L’écrivain Régine Deforges a été inhumée au cimetière Montparnasse le 10 avril 2014 après une cérémonie en l’Eglise de Saint-Germain-des-Prés . J’ai découvert sa littérature à l’occasion d’un livre paru il y a trois ans : un curieux abécédaire, roman ? essai ? sur Paris. Le mémorandum donné dans la presse à l’occasion de sa disparition m’a surpris, je reconnaissais peu l’auteur du livre paru chez Plon. D’ailleurs, sur les ondes, beaucoup ne prononçait pas correctement son nom. Cela m’a donné l’envie d’enquêter sur le passé de cet auteur que Pascal Jardin appelait “la dernière grande païenne” …
qui ressuscite. En gros, avant 1975. Une époque, qui semble bien lointaine aujourd’hui, où les textes érotiques entraînaient au minimum la disgrâce de leurs auteurs, mais aussi de lourdes amendes, accompagnées de flétrissures publiques. La belle rousse aimait les terres arides et dangereuses des rayons cachés de velours rouge et les dessous d’étagères lubriques de drugstores : lesbianisme, érotomanies, étals de prostitution : “longtemps, je me suis branlée de bonheur” disait-elle avec un humour proustien de sa recherche. Pourtant, la fréquentation du quai des orfèvres ou du tribunal de justice n’ont rien d’excitant. Qu’importe, elle fait face à l’adversité.
Ces années-là, son obsession des femmes était au cœur de ses productions, quasi exclusivement. Féministe, Régine Deforges ? Pas vraiment, c’est plutôt autre chose que montre l’histoire d’O, écrite par son amie et confidente Dominique Aury, un roman qu’elle vénère : une fascination pour la soumission et les rondeurs. Sans exclusivité, un ami le lui confirme : “tu es faite pour baiser comme d’autres le sont pour être acrobates, parachutistes, mères de famille, bonnes sœurs. Toi tu es faite pour baiser comme une petite pute que tu es” cahier volé-RD-1978
C’est par ce fameux cahier de confidences, volé dans sa jeunesse, que l’aventure débuta. Des révélations sur une liaison saphique avec “une petite motte dodue” qui fera le tour de sa ville natale et lui causera une honte foudroyante et des réflexions acides, c’était à Montmorillon, à une encablure de Limoges. Entre deux lectures du blé en herbe, elle découvrait l’amour à la ferme.
”Je suis dans ses bras, ses lèvres mordillent les miennes, nos langues, nos bras, nos jambes s’emmêlent. Une brusque chaleur m’envahit le corps, je me sens trembler contre elle. J’ai envie de sa bouche sur mon sexe, j’attire sa tête sur mon ventre, je gémis, “suce-moi” “ cahier volé-RD-1978
Devenue star, l’abonnée des prétoires peut maintenant rigoler des procès en pornographie ou de celui pour usurpation de droits d’auteur, dont les héritiers de Margaret Mitchell seront déboutés. L’éditeur en porte-jarretelle a percé
ce milieu assez difficile ou les rentes de situation sont nombreuses et les coups tordus, fréquents. Un exploit devenu rare quand on porte la bannière de l’anti-conformisme. Je l’imagine savoureusement en contrebandière de l’érotisme, échangeant avec Pauvert ses carnets secrets et éditions rares, cachées sous ses longues robes, à l’angle de la rue de l’Eperon et du boulevard Saint-Germain.
Une certaine nostalgie, une mélancolie plane sur l’ouvrage. Des regrets : de sa fenêtre, elle n’a pas vu Jack Kerouac avec sa compagne dans la rue Saint-André-des-Arts. L’audacieuse n’a pas souhaité sortir du Paris mythique et a voulu rejoindre avec respect le cortège de ses prédécesseurs. Ils sont souvent dans le texte et sinon, on les devine dans la marge : Mercier, Restif, Eugène Sue, Balzac, Hugo, Nerval, Baudelaire, Apollinaire, Doisneau, Giraud, Fargue, Clébert, Queneau etc. Régine Deforges nous raconte son amour de Paris et pas ses amours à Paris. Est-ce de l’intimidation devant ces monstres l’ayant précédée dans les rues de Paris ? est-ce le conformisme ambiant des années 2000 ? il y a peut-être d’autres explications que je ne connais pas : contraintes d’édition ? les années qui passent ?
Ces regrets mis de côté, il faut souligner l’extraordinaire travail accompli, celui d’une grande professionnelle, qui par ses choix d’articles parvient à nous persuader qu’elle fut une authentique connaisseuse du charme de Paris et par ses articles qu’elle a eu raison de s’attaquer à ce sujet, à cette montagne devrais-je dire. Beaucoup sont très soignés. Peu sont oubliés. Certains sont superbes comme celui consacré à la rue de la Colombe ou celui sur Victor Noir. En lisant, je la devinais à sa table de travail, croulant sous les versions différentes, les bouquins épais, les dictionnaires illisibles, les dates contradictoires. Avec ces souvenirs qui s’effilochent comme peau de chagrin, les anecdotes glanées au coin d’un bar ou dans une brocante “avec Pierre”.
De temps à autre, l’autre Régine revient pour ajouter un détail, une grivoiserie, comme quand elle raconte que les prostituées offraient gracieusement leurs services en ce jour fameux du transfert de Victor Hugo au Panthéon, mais aussi que la gare saint Lazare n’a pas de perspective, car Haussmann ne voulait pas offrir ce bonheur à Jacques Ignace Hittorff, qui était peut-être l’amant de sa femme. Régine perdue dans ses rêves : au café du croissant, presque vide, elle allume un petit cigare, cherchant à recréer l’ambiance du jour de l’attentat. L’article “Aragon” est l’un des meilleurs, avec celui des “Mystères de Paris” ou encore celui qui entoure la gargouille de Saint-Germain-l’Auxerrois. Il y a un peu de Diderot brossant l’encyclopédie dans ce livre. Elle trouve que sa statue, boulevard Saint-Germain, est l’une des plus belles de Paris, c’est vrai. Ses coquilles le sont aussi, belles, mais souvent amusantes, comme Jean-louis David organisant la fête de l’être suprême. Sortait-elle de chez le coiffeur ? En ce qui concerne Gaulier d’Aulnay, de la Tour de Nesle, c’est un prénom qui n’a pas été vérifié deux fois.
A l’article “Cimetière Montparnasse” , elle fixe ses obsèques dans le détail. Ils se sont semble-t-il déroulés comme une partition, ce 10 avril dernier. Une cérémonie sobre à Saint-Germain-des-Prés, des lectures de la vie de Rancé de Chateaubriand, apprises par cœur par sa fille, puis le départ pour dormir pas très loin de Baudelaire, Larousse, Maupassant, Fargue et Claude Mauriac. Belle sortie pour la dernière grande païenne, heureusement qu’il reste Maïa Mazaurette pour prendre le bâton… le relai voulais-je dire.
D.L